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mardi 28 octobre 2008

Albert Besnard


Dans ses « Impressions des Salons », publiés dans
Le Mensuel de mai 1891, enthousiaste devant les envois d' Albert Besnard, Marcel Proust écrit : « [il personnifie] le mouvement, les couleurs éclatantes, la vie dans tout son épanouissement, la nature grandie, je dirais idéalisée, si le mot n’était pris trop souvent dans un sens banal.
Je ne connais pas de portrait plus séduisant que celui de ces deux sœurs se donnant le bras, fines, malicieuses, à la peau nacrée, simplement mises de tulle vert retenu à la taille d’un ruban blanc, l’une se renversant légèrement en arrière d’un mouvement fier, mais pas hautain, l’autre se penchant pour cueillir une fleur, cela sans effort, sans mièvrerie. Elles se détachent sur le fond d’une serre aux sombres feuillages, d’un bleu vigoureux, profond, onctueux.
Cela a l’éclat des beaux Rubens, avec la grâce, la délicatesse en plus.
C’est l’image de la jeunesse joyeuse, du printemps. Besnard expose un autre portrait d’une égale importance, mais évoquant un sentiment tout différent : la note est plus intime, plus enveloppée ; il est aussi plus sobre de tons ; puis trois petites toiles : une Annonciation conçue comme un primitif avec un ange gozzolien qui s’envole dans un paysage délicieux ; un effet curieux de soleil couchant et un intérieur, un couvert mis (quelle nature morte !) près d’une fenêtre ouvrant sur un fond de falaise.
N’oublions pas ses cartons (projets de vitraux), d’une si belle couleur, d’un si large dessin, rappelant, sans les imiter le moins du monde, les compositions japonaises, parce que, comme les Japonais, Besnard sait regarder et a l’amour profond du maître des maîtres, la nature. »

Dans cette chronique où peinture devient littérature, l’auteur de la Recherche…rend compte de façon éclatante de l’admiration éprouvée envers Besnard dans cette ultime décennie du XIXe siècle.
Prix de Rome (1874), portraitiste recherché de la grande bourgeoisie française, auteur de nombreuses commandes officielles : le décor du hall de l’Ecole nationale supérieure de Pharmacie à Paris (1874), le décor de la salle des mariages de la Mairie du 1er arrondissement (1887-1888) ou celui de l’amphithéâtre de chimie à la Sorbonne (1896)… chevalier de la Légion d’Honneur, Besnard est, en cette fin de XIXe siècle, l’exemple du peintre arrivé qui, suivant le cursus honorum des artistes d’autrefois, s’est imposé et a imposé son œuvre.

L’éclat de cette reconnaissance va le conduire à des hautes responsabilités institutionnelles. Directeur de la Villa Médicis (1913-1921) où il succède à Carolus-Duran, directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (1922-1932), élu à l’Académie française au fauteuil de Pierre Loti (1924).
Se confondant presque avec ce monde institutionnel, l’Etat lui accorde des funérailles nationales : il est le premier peintre dont la mémoire a été ainsi honorée (ill. 1).
Cependant, Albert Besnard resta longtemps, jusqu'assez récemment encore, tantôt méconnu, tantôt méprisé.

Le scepticisme, l’ironie ou la réserve contenus dans l’épithète académique, le qualificatif dédaigneux de cher maître, dont les critiques affublèrent, un peu trop à la hâte, l’œuvre et son auteur, après sa disparition, ont jeté sa création dans les abîmes d’un purgatoire non mérité. La réévaluation récente de cette si riche et si contrastée vie artistique de la Belle Epoque n’a pas profité au peintre. Même si ses œuvres sont très prisées par les collectionneurs de peinture et les amateurs d’estampes, il reste peu présent sur les cimaises des musées.
Le Musée d’Orsay ne montre qu’une seule peinture dans la salle dédiée aux portraitistes mondains et aucune exposition ne lui avait été consacrée depuis celle de 1949 commémorant, à la Bibliothèque nationale de France, le centenaire de sa naissance.
Il était donc grand temps que Besnard sorte de cette ombre.
Grâce à l’activité soutenue de l’association « Le Temps d’Albert Besnard », qui publie chaque année, depuis 2004, un très intéressant bulletin analysant les divers aspects de l’activité de l’artiste, et à la passion de Madame Chantal Beauvalot, animatrice de l’association et auteur d’une thèse sur ses décors1, Besnard resurgit.
Son parcours est classique et sans grande surprise.

Fils d’un « bon élève d’Ingres »2, Louis-Adolphe Besnard, qui quitte le domicile juste après la naissance de son fils, et d’une miniaturiste assez remarquée, Louise-Pauline Vaillant, Albert prend ses premières leçons de dessin avec sa mère.
Entré en 1866, à 17 ans, à l’Ecole des Beaux-Arts, il suit les cours d’Alexandre Cabanel, puis de Sébastien-Melchior Cornu.
Reçu au Salon en 1868, il remporte le Grand prix de Rome en 1874 avec La Mort de Timophane, tyran de Corinthe (Paris, ENSBA), sujet antique, un genre qu’il n’abordera plus par la suite, mais qui montre déjà un clair-obscur très accentué et un réalisme dramatisé. A Rome il fréquente les salons de la marquise de Roccagiovine et de la comtesse Primoli, fait la connaissance de sa future femme, le sculpteur Charlotte Dubray, et surtout approfondit sa culture artistique. De 1880 à 1883 il s’installe à Londres.
Il rencontre deux expatriés français, Félix Bracquemond et Alphonse Legros, qui lui redonnent le goût de l’eau-forte.
Cependant son art s’enrichit considérablement au contact de celui des préraphaélites, même si leur influence ne fut que passagère, et surtout grâce à la fascination qu’exerce sur lui la sonorité de la palette des grands portraitistes anglais du XVIIIe siècle : Reynolds, Gainsborough et Lawrence.
Ses audaces chromatiques, qui ont souvent irrité ou déconcerté critiques et amateurs d’art, joueront à partir de cette date un rôle primordial dans sa création.
L’exposition ouverte au Musée Eugène Boudin de Honfleur tente de présenter, à travers 80 œuvres (peintures, pastels et gravures) provenant de plusieurs musées et de collections particulières françaises, le riche parcours de Besnard.

Pari ambitieux, car son œuvre est très considérable quantitativement et très varié techniquement, allant de la modeste et réduite eau-forte aux compositions décoratives de très grandes dimensions.
Le choix ne fut sans doute pas facile, car cette production, qu’on estime à plusieurs milliers de tableaux, à l’exception des grands projets décoratifs et de leurs esquisses répertoriées par Madame Beauvalot, reste en grande partie dans des collections particulières.
Cependant le pari est gagné.
Le choix des œuvres présentées donne une image assez claire de l’évolution de la carrière de Besnard.
De la Jeune Florentine (Paris, collection particulière) de ses années d’études en passant par le Portrait de Madeleine Gorges enfant (1872, Paris, musée d’Orsay), très redevable à la manière de Jules Lefebvre, jusqu’au portrait de Madame Roger Jourdain (toile de tout premier ordre (exposée dans la superbe salle de la chapelle) qui marqua la carrière du peintre en raison de l’originalité de ses effets d’éclairage et du scandale fait autour d’elle, et à celui de la Comtesse Pillet-Will, (vers 1900-1905, Paris, collection particulière) au visage impassible, toutes ces huiles prouvent bien la place de Besnard parmi les portraitistes les plus importants de son temps. Intéressé surtout par la couleur et la lumière, même si on décèle quelques hardiesses dans le dessin, Besnard croque avec tendresse ses enfants, comme dans le Portrait de Germaine (1890, collection particulière) ou ose des compositions chromatiques proches de celles des Fauves comme dans la Jeune fille peignant ses cheveux.
Parmi les paysages exposés on remarque le Port d’Alger au crépuscule (1893, Paris, musée d’Orsay), le Ciel d’orage à Berck-sur-Mer proche de Manet, et plusieurs aquarelles sur l’Inde que Besnard réalisa lors de son voyage (octobre 1910 – avril 1911).
On voit aussi deux grandes toiles indiennes terminées en France. Ses travaux indiens furent exposées par la galerie Georges Petit en 1912 et reçurent un accueil triomphal. Les décors sont évoqués par plusieurs esquisses peintes (toujours in situ) provenant des collections du musée de Petit Palais à Paris et destinées à orner le Salon des sciences de l’Hôtel de Ville, les mairies des Ier et XIXe arrondissements, ainsi que la coupole d’entrée du Petit Palais
Un choix d'estampes peu connues du grand public, puisées dans son œuvre gravé, démontre le talent expressif et l’élégante aisance de la technique de Besnard aquafortiste

Au plaisir de la redécouverte de ce peintre, s’ajoute un excellent travail scientifique, agréable et facile à lire.
Le catalogue qui accompagne l’exposition, richement illustré avec des œuvres qui ne sont pas présentes dans l’exposition, ainsi que des photographies à caractère documentaire, contient quatre remarquables études consacrées à la carrière de Besnard : Chantal Beauvalot, « Paul-Albert Besnard (1849-1934), un glorieux méconnu », Christine Gouzi, « Albert Besnard ou La Tentation du XVIIIe siècle », Isabelle Collet, « Besnard, décorateur : un excitateur d’idées », Dominique Lobstein, « La réception critique d’Albert Besnard : une difficile conquête » ainsi qu’une « Chronologie » et une liste des œuvres exposées accompagnée de brèves notices explicatives. Sans doute une étude sur les gravures de Besnard aurait été aussi souhaitable. Si le maquettiste a fait un beau travail, rendant le livre clair et facile à manipuler et les couleurs des reproductions respectant, la plupart du temps, celles des originaux, on déplore les dimensions trop petites de certaines images à caractère documentaire, réduites parfois aux dimensions de timbres poste.

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