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dimanche 4 juillet 2010

Trieste...








En suspens au bord de l’Adriatique, dans un entre-deux fait de terre et de mer, entre Vienne et Rome, la capitale de la Vénétie julienne oublie peu à peu ses langueurs mitteleuropéennes et la nostalgie qui ont fait sa réputation, pour vivre. Enfin.

Ulysse est né à Trieste », déclarait Italo Svevo en 1927, parlant de James Joyce, son ex-professeur d’anglais devenu son ami.
Trieste est ainsi faite qu’elle engendre des écrivains et que des écrivains l’engendrent à leur tour. Les Français Charles Nodier, Stendhal, Chateaubriand, Jules Verne, mais aussi Rilke, Kafka et de nombreux Triestins se sont nourris du « mélange des noms italiens des rues, des noms slaves des enseignes, des inscriptions allemandes au front des monuments » (Valéry Larbaud).
Phénomène plus clair encore si l’on sait qu’Ettore Schmitz a choisi le pseudo d’Italo Svevo pour célébrer l’Italie et la Souabe (svevo), qu’Umberto Poli a pris celui de Saba qui signifie « grand-père » en hébreu, et que beaucoup de ces auteurs ont une appartenance multiple : Scipio Slataper, slovaque et allemand, Giani Stuparich, père mi-slave mi-autrichien et d’origine juive, tout comme Giorgio Voghera.
Quant à Boris Pahor, dont Le Jardin des plantes vient d’être traduit en français, il écrit en slovène.
D’ailleurs, si en ville on parle le triestino, dialecte local très proche de l’italien, le plateau karstique qui surplombe la côte d’un à-pic de 400 mètres est bilingue slovène et italien, et Muggia, petit port de pêche voisin, s’exprime en dialecte vénitien !

« Fantôme d’une City mort-née » pour Julien Gracq, l’ancien port franc des Habsbourg avec ses palais édifiés pour de riches négociants venus de toute la Méditerranée, avec ses cafés à la viennoise, ses théâtres, la ville des assurances et des paquebots garde la trace de ce passé prospère et cosmopolite.
Elle n’est pas véritablement italienne, cette cité coincée entre la mer et le carso slovène, où l’on disait aux enfants : « Soyez sages ou Tito va venir vous prendre ! » Car le rideau de fer était là, le long d’un couloir étroit parfois de 5 kilomètres, que Tito n’a renoncé à envahir officiellement qu’en 1975.

Il faut découvrir Trieste par beau temps, quand la mer a ce bleu puissant et que l’air transparent palpite au-dessus de la baie.
D’avril à la fin octobre, tous les habitants se retrouvent au bord de l’eau, le long de cette promenade de plusieurs kilomètres plantée de lauriers qui s’étend jusqu’au château de Miramare.
Malgré l’absence de sable, ils sont tous là, sur ce qui ressemble à un trottoir, par classe d’âge, les jeunes, les vieux, les familles et les ados, l’oeil rivé à l’écran du telefonino.
Au milieu des serviettes et des lits pliants, on engloutit glaces et sodas jusqu’au coucher du soleil en parfaisant son hâle comme un sculpteur polit son marbre.
A l’horizon passe un porte-conteneurs gros comme un immeuble, et on distingue dans l’atmosphère bleutée les trois pointes des trois pays, l’Italie, la Slovénie et la Croatie.
La mer est essentielle aux Triestins, et Claudio Magris, l’intellectuel par excellence, conseille d’aller y piquer une tête avant de reprendre l’avion, ce qu’il fait toujours sur la route de l’aéroport : « Je demande au taxi de m’arrêter pour un dernier bain. » Trieste, ville de sirènes et de tritons.
Ville des bateaux aussi. C’est là que se court, fin août, la Trieste Challenge avec les vainqueurs de l’America’s Cup et, chaque deuxième samedi d’octobre, la régate la plus importante du monde par le nombre de participants : la Barcolana couvre la baie de plus de 2 000 voiles de toutes tailles car elle accueille amateurs, professionnels, petits voiliers, yachts immenses et navires expérimentaux.

Autre élément indissociable de Trieste, la bora, ce vent farouche qui accourt de l’Oural pour cingler la ville, gifler ses habitants et glacer l’Adriatique dans le fracas de ses bourrasques.
On raconte qu’avant son passage un vent de folie balaie la ville, qui ne serait pas étranger à la fondation de l’hôpital psychiatrique par Marie-Thérèse d’Autriche, et de nombreux écrivains, Roberto Balzen, Scipio Slataper, Srecko Kosovel et d’autres ont évoqué ce « visiteur sans égards et violent, à cause duquel la ville est toujours sur le qui-vive » (Giani Stuparich).

Trieste est en train de changer.
Loin des langueurs mitteleuropéennes dont la sempiternelle évocation agace Claudio Magris - « Vous croyez que Milan, Rome ou Turin sont en perpétuelle autocélébration comme ça ? » -, la ville se réinvente une vitalité perdue.

C’est ce que nous confirme l’ancien maire et président de la région Frioule-Vénétie-Julienne, Riccardo Illy, également président du Gruppo Illy.

Avec l’adoption de l’euro par la Slovénie et les futures liaisons par route et par rail, la ville retrouve sa place au centre d’une grande Europe : les bateaux reviennent, porte-conteneurs et navires de croisière, les compagnies d’assurances aussi, et les étudiants viennent pour le nouveau pôle scientifique qui s’est monté autour de l’ICTP (Centre international de physique théorique), de la Sissa (Ecole internationale supérieure d’études avancées), du Laboratoire national de lumière synchrotron, de l’Area Science Park, etc.

Claudio Magris, qui a donné des conférences à la Sissa, se pose même la question de savoir si la science va apporter quelque chose à l’écriture, comme l’ont fait la religion et la psychanalyse.
Mais cette irruption du futur ne lui fait pas oublier le charme des cafés où, comme il est d’usage à Vienne, on peut élire domicile sans crainte des regards obliques des garçons, habitués à voir les uns et les autres travailler ou lire.
Dans Microcosmes, s’il ironise sur la « énième interview sur Trieste, sa culture mitteleuropéenne et sa décadence » qu’il donne au Caffè San Marco, il est sans doute le seul écrivain à y disposer d’une boîte aux lettres !
Outre le San Marco, les plus célèbres sont le Caffè Tommaseo, où se rendaient Joyce, Svevo et Saba, et le Caffè degli Specchi, récemment restauré sur la piazza Unità.

On y goûtera l’aperol spritz, cocktail d’origine autrichienne comme beaucoup de spécialités triestines qui rappellent plus l’Est que la Méditerranée : le goulasch, le presnitz (rouleau de pâte fourrée de noix, pignons et raisins secs), les palacinke (crêpes croates), les charcuteries et la bière.
Avec ce regain d’activité, les adresses où prendre un verre entre amis se multiplient : sur la via San Nicolò, connue naguère pour ses librairies (Minerva et Saba), les cafés, bars et locali se succèdent.
Tout comme les glaciers sur le viale di XX Settembre.
Vie sociale encore, et culturelle, avec le théâtre : un Triestin sur neuf a un abonnement, et tous les étés, le théâtre Verdi accueille un festival d’opérette ! Comme le dit Claudio Magris, « Trieste devient une ville normale ».
Une ville dont les fantômes apaisés volettent sous les masques qui décorent l’immense salle du Caffè San Marco, où il noircit des pages, « avec du papier, un stylo et deux ou trois livres au maximum, agrippé à sa table comme un naufragé assailli par les vagues » (Microcosmes).

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