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lundi 24 janvier 2011

Chaïm Soutine, un artiste singulier










Chaïm Soutine (Smilovitchi 1893- Paris 1943)

Chaïm Soutine naît en 1893 à Smilovitchi, bourgade lituanienne située à une vingtaine de kilomètres de Minsk, principalement peuplée de juifs très religieux . Son père était tailleur; il est l'avant-dernier d'une fratrie de onze enfants. Très tôt il dessine.

A 13 ans il fait le portrait en cachette du rabbin du village, transgressant l'interdit de représentation du visage humain.

Rossé par le fils du rabbin, boucher de son état, il passe quinze jours à l'hôpital, et la famille Soutine obtient de la justice, vingt cinq roubles de compensation.

Une somme qui permet à Chaïm de quitter Smilovitchi.

De son enfance dans le shtetl, il parlera peu et n'aimera pas l'évoquer.

Dès 1907, il suit des cours de dessin à Minsk, et se lie avec Kikoïne. Parallèlement, il travaille chez un photographe et apprend à retoucher les clichés. Il s'inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts de Vilnius où il fait la connaissance de Krémegne.

En 1913, à Paris, Soutine et ses deux amis vivent à La Ruche et fréquentent l'atelier de Fernand Cormon.

Sans aucune ressource, il va connaitre dix ans de misère, il travaille comme manœuvre chez Renault et comme ouvrier au Grand Palais.

En 1914, son état de santé déjà défaillant, l'empêche, malgré son désir, d'être mobilisé; il s'installe Cité Falguière où il partage l'atelier du sculpteur Miestchaninoff.

En 1915, grâce à Lipchitz, il fait la connaissance de Modigliani.

Les deux peintres se lient d'une amitié solide qui résistera à tout.

C'est en 1916 que Modigliani l'emmène pour la première fois chez son marchand Léopold Zborowski au 3 rue Joseph Bara.

Il devient son " marchand " sans, en tirer grand succès; c'est l'époque des natures mortes misérabilistes.

Zborowski lui " finance " des voyages dans le Midi : Céret, Cagnes et Vence, qu'il fréquentera jusqu'en 1922.

C'est à Céret, en 1920, qu'il apprend le décès de son ami Modigliani.
Sa santé s'altère.
Il se sent maintenant complètement abandonné.
C'est grâce à la demande de Netter, le premier véritable amateur et collectionneur de Soutine, que Zborowski permet à l'artiste de revenir à Paris.

Il trouve une alliée précieuse en la personne de Paulette Jourdain, assistante de Zborowski. ex-modèle de Modigliani, modèle et confidente de Soutine.

Dans la galerie de Paul Guillaume, Barnes remarque le "petit Patissier", l'achète aussitôt et demande à voir d'autres oeuvres de l'artiste.

Paul Guillaume le conduit alors chez Zborowski, qui montre au visiteur ces dernières toiles.

Ce sont ces hallucinants paysages qui séduiront le Docteur Barnes dont les achats, relatés par Paul Guillaume dans Les Arts à Paris, assureront les premiers succès de Soutine.
Le collectionneur américain Albert Coombs Barnes en achète une grande partie en décembre 1922. Barnes achète le tout pour 3 000 dollars.
Du jour au lendemain, Soutine accède à la gloire.

A Montparnasse, il devient un "héros".

Soutine reçoit de Zborowski un salaire de 25 francs par jours, il a une voiture avec chauffeur à sa disposition. Ses œuvres sont recherchées, les prix montent. Pour la première fois de sa vie, il a de l'argent.

Il se transforme en dandy, affectionne les feutres gris à larges rubans et passe devant le Dôme et la Rotonde en faisant semblant de ne reconnaitre personne...

Il porte de très élégantes chemises avec cravates et écharpe de soie rouge.

A partir de 1924, alors que Soutine se lie aux Castaing, rencontrés en 1923 à la Rotonde, il entreprend une grande campagne de récupération et de destruction de ces paysages.

Connaissant enfin l'aisance, il peut louer atelier et logement et peint ses Boeufs Ecorchés, de nombreuses natures mortes de volailles, des portraits de domestiques et de personnels de service.

Accompagné de Paulette Jourdain, il achète tout un quartier de bœuf payé par Zborowski à un abattoir de la Villette, l'accroche et se met à le peindre.
Bientôt les mouches pullulent.
Les voisins portent plainte à cause de l'odeur. Lorsque les services d'hygiène se présentent, Soutine se cache, terrifié.

Paulette prend sa défense, explique que le peintre n'a pas achevé son travail…

En 1926 et 1927 Soutine séjourne et peint dans le Berry, dans une maison que Zborowski a acquis; les années suivantes, ses séjours campagnards se passeront dans la propriété des Castaing, près de Chartres. Il peint le portrait de Madeleine (1928), commence la série des enfants de chœur.

En juin 1927, sa première exposition personnelle a lieu à Paris, à la galerie Bing. Soutine se brouille avec Zborowski pour raison d'argent. Le peintre a des problèmes financiers, et s'installe à l'hôtel, boulevard Raspail.

Ses maux d'estomac s'aggravent, ce qui l'empêche de travailler. Aussi, à partir de cette année-là, il va devenir peu à peu le protégé de Madeleine et Marcelin Castaing, qui vont lui donner les moyens de peindre.
Pourtant, il ne surmonte pas ses angoisses et tente toujours de s'emparer de ses œuvres antérieures pour les détruire ou repeindre par-dessus.

De 1931 à 1935, il passe une partie de l'été à Lèves. Il y rencontre Elie Faure, Erik Satie, Jean Cocteau, Drieu la Rochelle, Blaise Cendrars, Maurice Sachs.

Après la mort de Zborowski, en 1932, les Castaing demeurent sa principale source de revenu. En 1937, il s'installe Villa Seurat où vivent alors Henry Miller et Anaïs Nin.

Au 18 de la Villa Seurat, "tout est sale, misérable, les meubles couverts de poussière, des mégots éparpillés sur le sol. Punaisées au mur, quelques reproductions de Rembrandt, Corot, Courbet.
Ses livres : Balzac, des romans russes, les essais de Montaigne. C'était un homme secret et solitaire, plein de méfiance et, (…) aussi peu expensif que possible. Tout en lui était étrange.
Lorsqu'il travaillait dans son atelier, il ne pouvait souffrir qu'on vînt le déranger.
Il utilisait un grand nombre de pinceaux et, dans la fièvre de la composition, les jetais à terre les uns après les autres.

Mademoiselle Garde, Mes années avec Soutine.

En 1937, il rencontre Gerda Michaelis au Dôme. Il la baptise "Mademoiselle Garde; Garde parce que quelques jours plus tard elle veille sur lui toute une nuit, alors qu'il souffre toujours de ses maux d'estomac.

Au début de l'été 1939, ils partent ensemble pour Civry-sur-Serein. C'est là que Soutine peint "la route qui conduit à l'isle-sur-Serein", alors plantée de grands peupliers. Soutine fit de cette route plusieurs tableaux.

Début séptembre 1939, la guerre est déclarée. Soutine veut rentrer à Paris mais le maire de Civry, Monsieur Sebillotte lui fait savoir qu'il est assigné à résidence ainsi que sa compagne, avec interdiction de sortir de Civry.
Il est juif.
Mademoiselle Garde est allemande.

Avant la fin mai, Mademoiselle Garde est déportée au camp de Gurs mais bientôt Gurs est en zone libre et les femmes qui justifient d'un domicile seront libérées. Mademoiselle Garde rentre à Paris.
Madeleine Castaing lui apprend que Soutine vit avec Marie-Berthe Aurenche, ancienne épouse de Max Ernst.

En mars 1941, Marie-Berthe et Soutine se réfugient à Champigny-sur-Veude, près de Chinon. C'est là qu'il passe les deux dernières années de sa vie.

Il peint une trentaine de tableaux, dont le portrait de Marie-Berthe, "qu'elle arrange" en son absence de quelques coups de pinceau…

C'est pourquoi il le détruit à coup de couteau.
Il confie ses toiles à Madame Fernand Moulin, qui les emporte roulées à Paris et les vend à la galerie Louis Carré. En juillet, Soutine est hospitalisé à Chinon. Il souffre atrocement.

Il faut l'opérer d'urgence, mais Marie-Berthe le fait conduire en ambulance à Paris, avec un détour par la Normandie pour ne pas risquer de le livrer aux persécutions de la police française.

Soutine arrive à Paris, le 7 août. Il est opéré mais il est trop tard.

Soutine meurt le 9 août 1943 à Paris.

Mademoiselle Garde écrira dans ses souvenirs :"On l'enterre au cimetière Montparnasse, le 11 août. Il y a peu de monde. Je reconnu Picasso et quelques autres moins illustres. On descendit le cercueil dans un caveau provisoire… Je me rapelle qu'il faisait beau."

Nadine Nieszawer, Marie Boyé, Paul Fogel
"Peintres Juifs à Paris 1905-1939 Ecole de Paris"
Editons Denoel 2000






Le petit Chaïm, jeune juif immigré, devient Soutine, grand "Peintre Maudit" du début du XX° siècle.

C’est tout d’abord par le récit de sa vie que la singularité de Soutine a commencé à se construire.

Par une étude comparative des différentes versions de sa biographie, les historiens de l’art ont parlé de Soutine comme d'un enfant ayant été touché très jeune par la vocation de la peinture dans un milieu qui lui était hostile.

Dans son petit shtetl lituanien était interdit toute représentation comme le dicte la loi mosaïque.

Il quitte tout pour s’adonner à son art.

Il arrive à Paris, laissant derrière lui ses racines.

Cette dimension sacrificielle va lui donner une aura mystique et donc contribuer à sa singularisation.

Son mutisme, les témoignages ambigus sur une personnalité complexe vont interpeller l’imagination des historiens d’art et ainsi dans un même mouvement alimenter sa légende.

La considération de personnage Soutine est un échelon majeur dans la construction de la singularité.

Quand il est question de sa peinture, sa puissance toute personnelle, venue des entrailles de l’homme intrigue, interroge.

Pour passer à la postérité, pour être considéré comme un grand artiste, Soutine doit trouver une place dans l’histoire de l’art.

La construction de sa singularité artistique a été forgée par de multiples et diverses comparaisons faites entre ses œuvres et celles d’artistes antérieurs à lui ou contemporains.

Elles n’ont pas affaibli l’originalité de ses créations bien au contraire.

Elles nous aident à mieux regarder l’œuvre de Soutine, à se pencher sur ses maîtres et sur l’enseignement que Soutine a tiré de leur peinture pour construire la sienne.

Ce sont des artistes comme Rembrandt, Courbet, Bonnard, découverts au Louvre, qui l’ont aidé à trouver la voie de son art.

Les historiens de l’art ont tenté d’inscrire Soutine dans une lignée ou dans un mouvement comme l’expressionnisme.

Cependant cette tentative de rattachement à un mouvement va demeurer floue, ce qui révèle l’originalité de son travail.
En effet, l’art de Soutine s’est développé en dehors des mouvements de son temps, il l’a fait pour lui et non pour le public ou le marché. Il y a mis tout son être, chaque touche étant comme une confession, comme un don de soi.

Il est unique, inimitable, inclassable.

Si sa peinture nous émeut autant encore aujourd’hui c’est parce qu’elle touche à l’universalité.

Tout en étant l’expression d’une individualité propre, une œuvre toute personnelle, elle réveille des sentiments de douleur, de violence..

La singularité de Soutine a plusieurs visages.
Il est important d’évoquer le visage américain de sa singularité.

Un ouvrage paru il y a peu de temps intitulé « The impact of Chaïm Soutine », montre quelle importance l’art de Soutine a eu sur une jeune génération de peintres américains.

La lecture trans-atlantique de Soutine s’est faite sans la présence de l’homme lui-même, sans la mythologie qui entoure l’artiste maudit.

Soutine est considéré par les américains comme un « prophète ».

Beaucoup de critiques et d’artistes outre atlantique se sont intéressés à lui, le voyant comme le chef de file du nouvel expressionnisme d’après guerre, l'annonciateur de l'expressionisme abstrait.


Les jeunes artistes américains se penchent surtout sur les qualités formelles de son œuvre, son traitement de la matière, comment il s’est battu avec elle, comment il a péniblement étiré ses écheveaux de pigments sur la toile, comment il s’est confronté à elle avec tout son corps et sa puissance dans le moment enthousiaste de la création.

Pollock et De Kooning revendiquent une filiation avec les œuvres de Chaïm Soutine.

Apres avoir été un artiste majeur de l’école de Paris, Soutine devient l’inspirateur de l’école de New York.

Soutine artiste maudit, Soutine expressionniste, Soutine prophète... un artiste aux multiples visages dont la forte singularité lui donne une place majeure et unique au sein de l’histoire de l’art.

1 commentaire:

Maëlle a dit…

Vraiment singulier, mais tellement intense !